Episode 01

Décembre. La ville plongée dans la nuit. Paul, assis sur le banc vétuste de l'amphithéâtre de l’université. L’air glacial sous la fenêtre malgré la chaleur diffuse de radiateurs en fonte. En face, les façades et les toits des immeubles. La lumière jaune de quelques fenêtres. A travers les rideaux, des silhouettes, à l'intérieur des appartements. 

   Dix minutes, quinze? Paul n’aurait su dire depuis combien de temps il observait cette petite lucarne, éclairée sous les toits en ardoise d’un immeuble qui donnait sur la rue, plongée dans l’obscurité. Devant lui, sa prise de notes quasi inexistante, une dernière phrase commencée sans la moindre fin. Et la voix monocorde du professeur qu’il n’écoutait plus. Un coup d’œil rapide à la pendule en bois suspendue au-dessus de l’estrade.

   18h06. S’il quittait le cours maintenant, il pourrait avoir son bus de 18h11 sans problème pour rentrer chez lui. Il terminerait ses bagages commencés le matin même. Décidé, il rangea son crayon de bois et sa gomme dans sa trousse usée. Rassembla ses quelques feuilles dans une sous chemise, un livre consacré à l’histoire ancienne de la Chine, le tout dans son sac en cuir. Puis regarda de nouveau la lucarne. Il aperçut à plusieurs reprises une fille (était-ce bien une fille?) qui se déplaçait d’un bout à l’autre de la pièce. Il ne distinguait pas exactement ce qu’elle faisait, l’imaginait préparer le dîner. 

   Il finit par ramener son attention vers le professeur qui venait d’interrompre son exposé. Ce dernier feuilletait un ouvrage, manifestement afin de lire un passage précis. Pour son dernier cours du trimestre, les bancs de l’auditorium étaient clairsemés. Noël était dans quelques jours. Paul devait bien s’avouer que lui aussi, n’avait plus la tête à étudier. La plupart des étudiants avaient préféré regagner leurs familles par le train de la veille ou quitter la ville, évitant ainsi un week-end surchargé.    

   18h09. Même s'il s’en allait maintenant, il n’aurait finalement plus le temps de traverser les couloirs froids de l’université, descendre la rue principale et espérer attraper son bus. Et puis se lever comme ça, sans préavis, alors que le cours se terminait dans vingt minutes, il n’oserait pas. Il n’aurait pas la témérité que s’autorisaient de nombreux étudiants depuis la rentrée.

   Le professeur reprit son cours, les étudiants assidus, penchés sur leurs notes. Paul avait l’habitude de s’installer dans les hauteurs de l’auditorium, sur la gauche dans un coin. Il s’estimait ainsi protégé et inaccessible aux potentielles questions que l’on pourrait lui poser. A l’autre bout du banc, un étudiant écrivait sans relâche dans son cahier, absorbé par l’exposé. Ce n’était pas la première fois qu'il le voyait. Jeune homme attentif et sérieux. Jean noir et pull-over bleu marine avec trois boutons sur le côté d’une épaule. A son poignet, un large bracelet multicolore. Cheveux châtains ébouriffés, désinvolture assumée. Probablement dans les mêmes âges que lui, 18 ou 19 ans. 

   Un pincement de jalousie. La faculté semblait si facile pour cet étudiant. Pas comme pour lui. Il avait eu du mal à s’adapter à ce nouveau rythme, sans compter tous les changements qu’impliquaient sa nouvelle vie d’étudiant loin de sa famille. Les professeurs n’étaient plus là pour veiller sur vous ou vous épauler. Chacun était libre et autonome (hormis quelques étudiants au regard perdu, ce qui l’avait rassuré d’une certaine manière). Il tentait alors d’afficher un mélange de sérieux et de décontraction. Il n’avait jamais raté ou séché le moindre cours, prenait soin de se rendre à la bibliothèque plusieurs fois par semaine afin d’étayer ses leçons. Mais ce soir, le voilà qui rêvassait à imaginer la vie d’une inconnue ou à envier cet étudiant au lieu d’écouter. 

   Le jeune homme tourna la tête dans sa direction ce qui le fit sursauter comme quelqu’un surpris derrière une porte en train d’espionner. Paul rougit, gêné. Le jeune homme lui sourit imperceptiblement puis retourna à ses notes. Paul se sentit bête. N’y tenant plus, il prit son manteau, son écharpe, ses gants et son cartable, glissa discrètement sur le banc et se retrouva coincé face à lui. Le sourire en coin, celui-ci se leva à moitié, se recula au fond du banc afin de le laisser passer. Paul ne voulant pas affronter le visage du professeur, fut obligé de se retrouver nez à nez avec l’étudiant les mains levées, le stylo dans une main, son cahier dans l’autre. Son plaisir affiché de le mettre dans l’embarras. Ses yeux vifs et rieurs soutenaient les siens affolés. Son message ne laissait aucun doute : tu veux sortir discrètement du cours, vas-y, je t’en prie mais ne compte pas sur moi pour t’aider. Paul fut forcé de s’appuyer contre lui quelques secondes avant de se dégager complètement. Confusion, excuses murmurées, puis sans se retourner, marches grimpées quatre à quatre pour regagner la sortie gauche de l’amphithéâtre.  

   Il dévala les escaliers et se retrouva dans un couloir à peine éclairé. Il le traversa et poussa les portes battantes. A droite, un autre couloir. Le hall principal enfin. Il se précipita jusqu’aux portes d’entrée qui refusèrent de s’ouvrir. Il tenta une nouvelle fois sans succès. Paul pesta. Il aurait dû y penser pourtant. Chaque vendredi soir, l’université fermait ses portes une heure plus tôt. Les étudiants étaient invités à sortir par une porte secondaire qui donnait sur une rue à l’arrière du bâtiment. Paul retraversa le hall, les deux couloirs, poussa de nouveau les portes battantes avec son sac contre lui pour aller plus vite. Il sortit du bâtiment, un peu essoufflé et se retrouva dans une rue faiblement éclairée par une simple ampoule suspendue au-dessus de la porte. 



   Son cartable posé à terre, Paul leva sa manche pour regarder sa montre. 18h13. Son bus était parti. Le prochain, dans sept minutes. Il avait largement le temps de contourner l’université et de rejoindre l’arrêt du bus. Le froid balaya ses cheveux châtains et s'engouffra dans sa chemise à carreaux. Son manteau à grosses côtes fermé, il enroula son épaisse écharpe autour de son cou. Il leva les yeux vers la salle de cours. Réjoui de son échappée. Ragaillardi par ce qu’il venait de faire sur un coup de tête. Il plongea les mains dans ses poches pour y trouver sa paire de gants de laine mais n’en sortit qu’un seul. Merde. Dans sa précipitation, il avait dû le faire tomber dans le couloir ou bien dans le hall, ou peut-être tout simplement l’avait-il oublié sur le banc. Il grimaça, s’imagina faire demi-tour. Tant pis pour lui. Il regarda son unique gant, le remit dans sa poche et commença à regagner l’avenue principale.

   A peine avait-il effectué quelques pas qu’il regarda l'immeuble d’en face à la recherche de la lucarne éclairée. Mais l’immeuble était plongé dans l’obscurité. A moins que… Au lieu de continuer en direction de l’arrêt de bus, il rebroussa chemin, emprunta une rue parallèle à celle où il se trouvait. Elle débouchait sur un autre immeuble plus haut d’un étage. Il se recula pour mieux entrevoir le toit et aperçut enfin la lumière de la lucarne. Il resta un instant fier de sa découverte. Il jeta un coup d’œil rapide à sa montre. Il lui restait encore quelques minutes de marge. 

   Poussé par la curiosité, il arriva devant la grande porte d’un immeuble ancien et parcourut les noms des résidents grâce à l’éclairage des sonnettes. Parmis eux, un retint son attention : Kozlowski B. Il lui évoquait un pays d’Europe de l’Est. Paul associa le nom à la jeune femme de la lucarne. Résidant au dernier étage sous les toits, dans un deux pièces à la chaleur douce. Par réflexe, Paul frissonna, réajusta son écharpe et sentit la présence de quelqu’un derrière lui. Il se retourna. Un homme imposant au manteau élimé, muni d’un grand chapeau à larges bords. Planté devant lui pour indiquer qu’il s’apprêtait à entrer. 


“Vous attendez quelqu’un?”

   

Paul fit machinalement un pas de côté, libérant le passage à l’homme qui finalement n’attendit pas de réponse avant de s’engouffrer à l’intérieur. Paul eut juste le temps d’apercevoir un sol aux carreaux de ciment ternes, une rangée de boîtes aux lettres vieillissantes dont certaines débordaient de courriers non ramassés et un antique escalier en colimaçon par lequel l’homme s’empressa de monter. La lourde porte en bois se referma brutalement avant de faire entendre son déclic définitif.

   Paul reprit ses esprits et se sentit bien idiot, seul dans une quasi obscurité. Il remonta immédiatement sa manche pour vérifier qu’il n’avait pas raté son bus. 18h20. Et merde. Il imagina instantanément son bus quitter la chaussée pour rejoindre une file de voitures. Paul ne savait plus à quelle heure passait le prochain. Il fouilla dans son sac afin de consulter son petit carnet où étaient inscrits les horaires des différents bus qu’il avait l'habitude de prendre mais ne le trouva pas. Décidément, pas de chance. Il longea l’immeuble qui faisait toute la rue pour déboucher sur une autre, davantage éclairée, proche de l’avenue principale. 

   Il la reconnaissait. Il suffisait de l’emprunter, de prendre un raccourci à gauche pour tomber directement sur l’arrêt de bus. Il continua sa marche dans le froid, laissa des traînées de buée blanche derrière lui. Les températures s’étaient sacrément refroidies. Dans une vingtaine de minutes il serait confortablement chez lui au chaud pour le reste de sa dernière soirée en ville.